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Gouvernance

Hanena Ould Sidi, ministre mauritanien de la Défense, lors d’une visite d’inspection.

Mauritanie : une étude allemande décrit une armée “fortement politisée” et dominée par les Maures

Selon le rapport “Mégatendances Afrique”, l’armée mauritanienne demeure au cœur du pouvoir et pourrait jouer un rôle décisif en cas de crise politique.

Une étude récente du projet « Megatrends Afrika », signée par le chercheur allemand Wolfram Lacher et publiée par le Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP), dresse un portrait nuancé mais préoccupant de l’armée mauritanienne, décrite comme « fortement politisée » et intimement liée aux équilibres du pouvoir civil. Selon cette recherche, financée par plusieurs ministères allemands, les forces armées constituent la pierre angulaire du système politique mauritanien, et leur influence dépasse largement le cadre strictement sécuritaire.

Une armée au cœur du pouvoir depuis quatre décennies

L’étude rappelle que depuis le coup d’État de 1984 ayant porté Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya au pouvoir, les Maures — notamment ceux originaires de l’Est et du Nord du pays — dominent les plus hauts rangs de la hiérarchie militaire. Cette emprise se serait maintenue jusqu’à aujourd’hui, consolidant le rôle central de l’armée dans la stabilité du régime.

En mars 2025, quinze officiers ont été promus à des grades supérieurs, et un seul d’entre eux n’appartenait pas à cette élite maure, souligne le rapport. Une donnée qui, selon le chercheur, reflète un déséquilibre structurel au sein des forces armées, alors même que la composante “noire” (majoritaire dans la population) reste sous-représentée.

Un pouvoir civil sous tutelle implicite

L’étude rappelle que, depuis le coup d’État de 2008 conduit par Mohamed Ould Abdel Aziz et l’actuel président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, l’armée a préféré rester en retrait visible tout en conservant le contrôle des leviers politiques et économiques. Cette configuration, écrit Wolfram Lacher, “limite la marge de manœuvre du pouvoir civil” et fait de l’armée “le garant ultime de l’ordre établi”.

Plusieurs personnalités civiles issues de l’institution militaire incarnent cette continuité : le président Ghazouani, le président du Parlement Mohamed Ould Meguett, ou encore le ministre de la Défense Hanena Ould Sidi. Parallèlement, d’anciens officiers à la retraite continuent d’exercer une influence via des réseaux économiques et politiques solidement ancrés.

Intérêts économiques et rivalités internes

Le rapport met également en lumière les intérêts économiques croissants de certains officiers supérieurs, notamment dans le secteur aurifère. Cette imbrication entre pouvoir militaire et économie “confère à la hiérarchie militaire des privilèges à préserver, tout en alimentant des rivalités internes pour le contrôle de l’influence et des ressources”.

Selon l’étude, le régime du président Ghazouani s’appuie largement sur la force militaire pour maintenir la stabilité politique. Si le pouvoir conserve une façade démocratique, il recourt ponctuellement à la répression pour contenir les tensions sociales ou politiques, indique encore le document.

Une démocratie sous contrainte

Les chercheurs soulignent qu’aux yeux d’une partie de la société civile mauritanienne, le soutien européen aux forces de sécurité du pays constitue “un obstacle à l’avènement d’une véritable démocratie”. Contrairement à d’autres États du Sahel, la Mauritanie n’a pas connu de rupture brutale avec ses partenaires occidentaux : pas de bases militaires françaises ou américaines sur son sol, ni de discours anti-occidental prononcé. Le pays s’est distingué en arabisant son système politique et en abandonnant le franc CFA depuis plusieurs décennies.

Cependant, l’étude met en garde : le renforcement de la coopération sécuritaire avec l’Europe pourrait alimenter des accusations de dépendance vis-à-vis de l’Occident, surtout en cas d’escalade répressive. Elle évoque même le risque que des officiers formés par des partenaires européens puissent être tentés de reproduire les coups d’État récents observés au Sahel, si les tensions venaient à s’accroître.

2029 : une échéance à risque

Le rapport estime que la fin du mandat constitutionnel du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, prévue pour 2029, pourrait constituer un tournant politique majeur. Bien qu’il ait accédé au pouvoir par les urnes en 2019, après avoir été le proche collaborateur et ministre de la Défense de son prédécesseur Mohamed Ould Abdel Aziz, le chef de l’État connaît intimement les dynamiques de transition au sein du système militaire mauritanien. Selon Wolfram Lacher, cette expérience fait de lui un acteur conscient des risques qu’impliquerait une alternance mal maîtrisée, dans un contexte où l’armée demeure la garante ultime de la stabilité du régime.

Des diplomates occidentaux anonymes, cités dans l’étude, se veulent néanmoins rassurants : selon eux, les restructurations régulières opérées par le président Ghazouani au sein de l’armée visent précisément à réduire le risque de coup d’État — une tradition dont la Mauritanie garde pourtant la mémoire.

Le projet “Megatrends Afrika”

Lancé fin 2021, le projet “Mégatendances Afrique” est une initiative allemande conjointe impliquant le Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP), l’Institut du développement et de la durabilité (IDOS) et l’Institut de Kiel pour l’économie mondiale (IfW Kiel).
Financé par les ministères allemands des Affaires étrangères, de la Défense et de la Coopération économique, le programme analyse les grandes tendances politiques et sociales du continent, notamment la gouvernance, les conflits, la transformation économique et les rapports de force mondiaux.

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