Pr Albert Ondo Ossa, homme politique et opposant gabonais.
Dans cette interview exclusive accordée à TRUST Magazine, le Professeur Albert Ondo Ossa dresse un réquisitoire sévère contre la gouvernance actuelle du Gabon, qu’il qualifie d’« imposture » institutionnelle. L’opposant politique revient sur la crise démocratique, la justice, les libertés publiques, l’économie sous pression du FMI et l’avenir politique du pays, tout en appelant la jeunesse gabonaise à poursuivre la lutte pour un véritable retour à l’ordre républicain.
Dans un contexte politique toujours marqué par les conséquences de la transition ouverte depuis le 30 août 2023, le Professeur Albert Ondo Ossa dresse un constat sans concession sur la situation du Gabon. Pour lui, les institutions actuelles évoluent en dehors des normes démocratiques et juridiques.
TRUST Magazine : Quel regard portez-vous sur la gestion actuelle des institutions gabonaises, et quel diagnostic global faites-vous de la gouvernance en cours ?
Pr Albert Ondo Ossa : Les institutions actuelles procèdent, ainsi que je l’ai toujours dit, d’un déni de droit. On apprécie toujours un phénomène par rapport à la norme, a fortiori les institutions d’une république qui se veut démocratique. Dans le cas d’espèce, ni la norme politique, ni la norme juridique ne sont de mise depuis le 30 août 2023. Le Gabon fonctionne hors normes. Dans de telles conditions, on ne peut se contenter de critiquer les institutions et passer à pieds joints sur l’imposture. C’est ce sur quoi l’accent doit être mis, le reste n’est que superficiel voire superfétatoire.
Dans le Gabon post-transition, comment interprétez-vous l’incarcération d’Alain-Claude Bilie-By-Nze : signe d’une justice indépendante ou prolongement d’une instrumentalisation politique des institutions ?
Toutes les institutions sont hors norme, ai-je dit, y compris la justice qui est aux ordres. L’arrestation du Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze s’est faite en dehors des procédures normales. Si l’on ne prend en compte que la forme, on relèvera que l’accusation portée contre lui relève du civil et non du pénal. Je ne parlerai nullement du fond qui est cousu de fil blanc. Il s’agit simplement d’un prétexte pour se débarrasser de quelqu’un de gênant et d’un révélateur de la nature du pouvoir qui est une dictature.
Selon vous, quel est aujourd’hui le principal obstacle à une véritable alternance démocratique au Gabon ?
Le véritable obstacle, c’est l’imposture savamment organisée depuis plus de 50 ans et à laquelle il faut mettre fin. Une caste s’est installée au pouvoir depuis un demi-siècle. Elle s’est accaparé les richesses du pays et en a fait une propriété familiale. Cette situation a généré des comportements iniques et déviants qui constituent un handicap fondamental à l’avènement d’une véritable alternance politique au sommet de l’État.
Face au rapprochement avec le FMI et aux réformes d’austérité annoncées, estimez-vous que ces mesures favoriseront réellement la diversification économique ou risquent-elles d’aggraver la précarité sociale ?
De quelles mesures parlez-vous ? Le rapprochement avec le FMI doit donner lieu à un programme de stabilisation proposé par l’État gabonais. Un tel programme nécessite la révision du budget de 2026 qui a été voté ; un budget à la fois fantaisiste et irréaliste. Nous n’en sommes pas là.
J’ajoute que l’intervention du FMI ne vise nullement le développement du pays, elle vise à stabiliser une économie et, mieux encore, à faciliter et à renforcer la permanence des paiements internationaux, ce qui revient à résoudre la crise de paiements que connaît le pays.
Enfin, une intervention du FMI ne peut conduire à la diversification de l’économie dont on ne voit ni l’intérêt, ni l’articulation en ce qui concerne l’économie gabonaise.
De nombreux observateurs dénoncent un rétrécissement des libertés publiques. Quel est votre constat sur la liberté de la presse, d’expression et de manifestation ?
Il n’existe ni liberté de presse, ni liberté de manifestation. En cela, le pouvoir a pris un certain nombre de textes et de mesures liberticides. Le Gabon est, de ce point de vue, une dictature.
La jeunesse gabonaise exprime un profond désenchantement. Quel message souhaitez-vous lui adresser ?
La lutte continue ! La lutte n’est pas linéaire. Le tout est de ne perdre ni espoir ni courage, car il n’est pas facile de chasser une dictature implantée depuis plus de cinquante ans. Nous avons besoin d’une jeunesse alerte et ingénieuse qui ne se laisse pas distraire et qui reste concentrée sur l’essentiel : la fin de l’imposture.
Au-delà des critiques, quel projet de société proposez-vous concrètement pour transformer durablement les structures politiques, économiques et sociales du Gabon ?
J’ai, à l’occasion de l’élection présidentielle de 2023 à laquelle j’ai participé, proposé un programme aux Gabonais, c’est ce qui m’a valu d’être massivement élu, comme personne ne l’a été auparavant. Ce programme existe et est actualisé chaque jour que Dieu fait. Il est bien connu des Gabonais. Et voilà pourquoi la majorité d’entre eux restent accrochés à moi et attendent le retour à l’ordre républicain.
Êtes-vous actuellement en contact avec les autorités gabonaises, et envisagez-vous un retour prochain au pays pour participer directement à son évolution politique ?
Le contact n’est certainement pas direct mais des interfaces multiples existent. En politique, il ne faut jamais fermer les portes à la discussion ; même si, face à des roublards, il faut rester vigilant.
Pour ma part, j’ai les bras ouverts depuis le début et j’attends que débute une véritable négociation politique où seraient mis en avant les intérêts du Gabon et des Gabonais et non des intérêts particuliers, à savoir personnels et sectaires.
Propos recueillis par la rédaction de TRUST