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Économie

Patrice Nziansè Pognon, auteur de “Comprendre la Chine en Afrique : un allié mal jaugé, une alliance mal jugée”.

Infrastructures, fibre optique et cybersouveraineté : le pacte numérique sino-africain

Routes, ports, barrages, chemins de fer… mais aussi data centers, réseaux mobiles, satellites. Depuis deux décennies, la Chine façonne non seulement le béton africain, mais aussi ses autoroutes de l’information. Dans son ouvrage incisif Comprendre la Chine en Afrique : un allié mal jaugé, une alliance mal jugée, Patrice Nziansè Pognon décortique cette double emprise — physique et numérique — qui redéfinit la souveraineté africaine à l’ère de la connectivité globale. Car derrière les câbles et les antennes, c’est tout un système de contrôle, d’accès à la donnée et de dépendance technologique qui se met en place. Et pour le moment, souligne l’auteur, l’Afrique joue sans schéma directeur.

Selon une étude de la GSMA (association mondiale des opérateurs mobiles), plus de 70 % des réseaux 4G africains déployés depuis 2015 ont été construits par Huawei. La domination chinoise dans les télécommunications s’étend aussi à la cybersurveillance : Huawei et ZTE ont fourni la quasi-totalité des équipements de surveillance à Addis-Abeba, capitale éthiopienne et siège de l’Union africaine. En 2018, un scandale éclate : des experts révèlent que les serveurs du siège de l’UA auraient transmis, pendant cinq ans, chaque nuit, des données sensibles… vers Shanghai. Patrice Nziansè Pognon ne cite pas ce cas par hasard. Il y voit un avertissement clair : « Tant que nous ne contrôlerons pas l’architecture technique de notre propre souveraineté, nous resterons les locataires de notre avenir. »

Quand les infrastructures deviennent leviers d’influence

Mais la stratégie chinoise ne se limite pas aux câbles. Elle s’inscrit dans un maillage plus vaste d’infrastructures multi-usages — logistiques, énergétiques, numériques — qui permettent à Pékin de sécuriser ses flux tout en influençant les politiques publiques locales. Selon une étude conjointe de la Banque africaine de développement (BAD) et de la China Africa Research Initiative (CARI) de Johns Hopkins University, la Chine a financé à elle seule plus de 40 % des grands projets d’infrastructures en Afrique subsaharienne entre 2010 et 2020. Ces projets vont des ports au Kenya aux parcs technologiques au Rwanda, en passant par les villes intelligentes au Nigéria. Problème : dans plus de 60 % des cas, les cahiers des charges sont rédigés par les bailleurs eux-mêmes, sans véritable expertise africaine locale.

Ce modèle d’infrastructures « clé en main », qui séduit par sa rapidité d’exécution, laisse souvent les États africains dans l’incapacité d’exploiter ou de maintenir les équipements sans assistance extérieure. « La souveraineté n’est pas dans la propriété apparente, mais dans la capacité à faire tourner l’outil sans supervision étrangère », martèle Patrice Nziansè Pognon dans le troisième chapitre. L’enjeu n’est donc plus seulement économique : il est éducatif, politique, civilisationnel. Car ce sont aussi les flux d’idées, de normes techniques et d’algorithmes qui circulent avec ces infrastructures.

L’architecture invisible du pouvoir

En apparence, l’Afrique se connecte. En profondeur, elle s’expose. Ce que met en lumière Comprendre la Chine en Afrique, c’est que la dépendance numérique est souvent plus silencieuse — et plus durable — que la dépendance financière. L’auteur appelle à une véritable stratégie panafricaine des infrastructures numériques : co-investissements régionaux, production locale d’équipements, formation d’ingénieurs souverains, création de plateformes de données propres. Il est urgent, selon lui, de passer d’une logique de consommation à une logique d’appropriation.

La chute, elle, s’impose comme un écho à notre époque. Tandis que les États-Unis interdisent TikTok sur leurs appareils publics, que l’Europe débat de sa souveraineté numérique, l’Afrique, elle, continue de sous-traiter ses infrastructures vitales… sans poser de questions. Et si la vraie colonisation du XXIᵉ siècle n’était plus militaire, ni économique, mais algorithmique ?

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